LA DEUXIĂME RĂPUBLIQUE ET
LE SECOND EMPIRE (1848-1870)
Face Ă lâautoritarisme croissant de la Monarchie de Juillet menĂ©e par Louis-Philippe depuis 1830, le peuple de Paris se soulĂšve une nouvelle fois en 1848. Pour la troisiĂšme fois en effet, des barricades sâĂ©lĂšvent contre le roi et contre une monarchie parlementaire qui exclut la majoritĂ© du peuple. Contre toute attente, la RĂ©publique est alors proclamĂ©e, un peu par dĂ©faut. Mais cette RĂ©publique, qui se relĂšvera rapidement conservatrice, ne tiendra pas longtemps…
problématique centrale
Pourquoi la France échoue-t-elle à rester une démocratie ?
L’ESSENTIEL â€ïž
â En fĂ©vrier 1848, câest la rĂ©volution : la RĂ©publique est proclamĂ©e dans un grand Ă©lan dâutopie. On ne parle pas seulement de rĂ©formes politiques (comme le suffrage universel ou les libertĂ©s individuelles) mais aussi dâun vrai projet de justice sociale avec les ateliers nationaux pour offrir du travail aux chĂŽmeurs. Bref, un vrai vent dâespoir souffle sur la France !
â Mais trĂšs vite, la rĂ©alitĂ© refroidit lâambiance : aux Ă©lections, ce sont les conservateurs qui raflent la mise en avril et Louis-NapolĂ©on Bonaparte devient le premier prĂ©sident en dĂ©cembre 1848. La fameuse « RĂ©publique sociale » fait en effet peur aux Ă©lites et Ă la majoritĂ© des Français, Ă©puisĂ©s par lâinstabilitĂ© et prĂ©fĂ©rant lâordre Ă lâutopie. Les mouvements ouvriers sont alors violemment Ă©crasĂ©s et les espoirs se transforment en dĂ©sillusion.
â En 1851, Louis-NapolĂ©on Bonaparte refuse de quitter le pouvoir et organise un coup dâĂtat. Il dissout lâAssemblĂ©e et sâappuie sur un plĂ©biscite pour lĂ©gitimer son action. En 1852, il instaure le Second Empire et devient NapolĂ©on III. La RĂ©publique de 1848 est alors abandonnĂ©e au profit dâun rĂ©gime autoritaire et lâordre lâemporte une nouvelle fois sur les idĂ©aux rĂ©volutionnaires…
1. LES ESPOIRS D’UNE RĂPUBLIQUE UTOPIQUE (1848)
Quels sont les espoirs de changements souhaités par les républicains en 1848 ?
A) La proclamation de la République (février 1848)
Le 25 fĂ©vrier 1848, aprĂšs lâabdication de Louis-Philippe, les rĂ©publicains se prĂ©cipitent Ă lâHĂŽtel de Ville de Paris pour obtenir lâadhĂ©sion du peuple. AprĂšs plusieurs jours dâĂ©meutes et de tension dans les rues, la Seconde RĂ©publique est alors proclamĂ©e, comme un choix par dĂ©faut. Un gouvernement provisoire se forme dans la foulĂ©e, mĂȘlant des rĂ©publicains aux idĂ©es variĂ©es : des modĂ©rĂ©s comme Lamartine et Arago, mais aussi des radicaux comme Ledru-Rollin, Louis Blanc ou encore Albert, un ouvrier reprĂ©sentant la classe ouvriĂšre.
B) Un gouvernement provisoire qui souhaite la paix
âą LâunitĂ© nationale et la paix avec les voisins. Pour Ă©viter de diviser davantage un pays dĂ©jĂ en Ă©bullition, le gouvernement provisoire tranche : pas de drapeau rouge (trop rĂ©volutionnaire), on garde le bon vieux tricolore. Selon Lamartine, celui-ci symbolise lâunitĂ© et les valeurs de 1789, celles qui parlent Ă tout le monde ! Et afin de ne pas affoler les voisins europĂ©ens, on leur fait savoir que cette nouvelle RĂ©publique nâa aucune intention de leur faire la guerre !
âą Une RĂ©publique dĂ©mocratique. Avec lâambition de lancer une Ăšre de paix et de bonheur, le gouvernement provisoire instaure le suffrage universel. En effet, le vote devient secret et, surtout, massif : on passe de 166 000 Ă©lecteurs sous Louis-Philippe Ă prĂšs de 9 millions. Peu importe la richesse ou la naissance, chaque homme majeur peut dĂ©sormais voter librement, ce qui est une premiĂšre en France !
âą Une RĂ©publique libĂ©rale. Dans lâenthousiasme des premiers jours, de nouveaux droits politiques sont Ă©galement consacrĂ©s avec le retour de la libertĂ© dâexpression et de rĂ©union. Bref, un vrai vent de libertĂ© souffle sur la France pour mettre fin aux violences de la RĂ©volution !
âą Une RĂ©publique toutefois masculine. Cette RĂ©publique « universelle » oublie cependant la moitiĂ© de lâhumanitĂ© : les femmes nâont en effet toujours pas le droit de vote ! MalgrĂ© lâaffirmation progressif du fĂ©minisme au 19e siĂšcle, celles-ci restent une nouvelle fois exclues du droit de vote. Certaines arrivent toutefois Ă participer au dĂ©bat public par dâautres moyens, comme lâĂ©crivaine et intellectuelle George Sand.
C) Un gouvernement provisoire qui souhaite une société plus juste
âą Une RĂ©publique Ă©galitaire. Lâesclavage est officiellement abolit par le Gouvernement provisoire. Les esclaves sont alors affranchis et obtiennent le statut de citoyen mais cela nâamĂ©liore pas leurs conditions de vie. De plus, de nouveaux droits civiques sont Ă©galement accordĂ©s avec la fin de la peine de mort pour les crimes politiques.
âą Une RĂ©publique sociale. PoussĂ©e par la pression des rĂ©publicains radicaux et des milliers dâouvriers bien dĂ©cidĂ©s Ă se faire entendre, la RĂ©publique reconnaĂźt le droit au travail. Dans un bel Ă©lan dâidĂ©alisme, elle sâengage mĂȘme à « garantir lâexistence de lâouvrier par le travail ». Rien que ça. Des figures comme Ledru-Rollin ou Louis Blanc veulent faire de lâĂtat un moteur de progrĂšs social. LâidĂ©e est ambitieuse : et si lâĂtat arrĂȘtait de regarder les pauvres de loin pour enfin leur tendre la main ?
âą Les Ateliers nationaux. Câest dans ce contexte que naissent les Ateliers nationaux (genre dâagence PĂŽle emploi version 1848) oĂč les chĂŽmeurs sont embauchĂ©s pour des travaux publics. Au dĂ©part, on vise 15 000 personnes. Mais trĂšs vite, plus de 100 000 ouvriers sây inscrivent, preuve dâun engouement (ou dâun besoin) bien plus massif que prĂ©vu. Le problĂšme, câest que tout ceci coĂ»te cher. Ainsi, pour financer ces emplois, le gouvernement augmente les impĂŽts directs. RĂ©sultat : les paysans rĂąlent, les bourgeois sâagacent, et lâunitĂ© nationale en prend un petit coup dans lâaile…

2. UNE RĂPUBLIQUE RURALE ET CONSERVATRICE (1848-1852)
Pourquoi le projet social des républicains échoue-t-il dÚs 1848 ?
A) Lâ « ordre » triomphe (avril 1848)
âą Une AssemblĂ©e conservatrice et rurale. Les Ă©lections dâavril 1848 font office de grand test : la RĂ©publique est-elle vraiment populaire hors de Paris ? Car, comme en 1830, la rĂ©volution de 1848 a Ă©tĂ© avant tout parisienne et urbaine (dans un pays qui reste majoritairement rural et paysan). Le 23 avril, plus de 80 % des Ă©lecteurs se rendent alors aux urnes (souvent Ă pied ou en charrette) accompagnĂ©s par les notables du coin. L’AssemblĂ©e devient alors trĂšs conservatrice, largement dominĂ©e par les propriĂ©taires terriens et les modĂ©rĂ©s. Les socialistes, eux, doivent se contenter dâune centaine de siĂšges. La RĂ©publique passe alors sous contrĂŽle du « parti de lâOrdre » Ă©lu dĂ©mocratiquement⊠mais trĂšs loin de lâesprit des barricades de fĂ©vrier ! TerminĂ© les ouvriers et les intellectuels utopistes : place aux notables conservateurs.
âą Des espoirs déçus. TrĂšs vite, lâambiance se gĂąte. Les classes populaires, qui avaient misĂ© gros sur cette RĂ©publique, voient leurs espoirs fondre comme neige au soleil. Des ouvriers prennent alors dâassaut lâAssemblĂ©e le 15 mai et en proclament la dissolution, dans un joyeux chaos. Mais la fĂȘte tourne court : la Garde nationale intervient, rĂ©tablit lâordre Ă coups de baĂŻonnettes et la rĂ©pression commence. Les rĂ©unions politiques sont interdites et les leaders dĂ©mocrates envoyĂ©s en prison. Bref, la RĂ©publique sociale et joyeuse, câĂ©tait pour fĂ©vrier ; en juin, le ton a bien changĂ©.
B) Une République contre les ouvriers (juin 1848)
âą La fin des ateliers nationaux. Le 20 juin 1848, le divorce entre lâAssemblĂ©e et les ouvriers devient officiel. Incapables de gĂ©rer les milliers de chĂŽmeurs, les dĂ©putĂ©s dĂ©cident de fermer les Ateliers nationaux, jugĂ©s inutiles, coĂ»teux et dangereux puisquâils attirent « 130 000 paresseux » Ă Paris. Pour les ouvriers, câest la trahison de trop. DĂšs le lendemain, la colĂšre explose : les barricades refleurissent dans les quartiers populaires, et une nouvelle insurrection secoue la capitale…
âą La rĂ©pression de lâarmĂ©e. Cette fois, lâĂtat ne fait pas dans la dentelle. LâarmĂ©e, dirigĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Cavaignac, Ă©crase lâinsurrection avec une brutalitĂ© sans prĂ©cĂ©dent. Bilan : des milliers de morts, dâarrestations, de fusillĂ©s⊠et une longue liste de dĂ©portations vers lâAlgĂ©rie. La RĂ©publique sociale, dĂ©jĂ mal en point, reçoit son coup de grĂące ! La Garde nationale est « nettoyĂ©e », la presse muselĂ©e et les chefs ouvriers rĂ©duits au silence. Juin 1848 marque un tournant sanglant : câest la preuve que derriĂšre le mot « RĂ©publique », il peut y avoir des visions radicalement opposĂ©es (entre ceux qui veulent lâordre, et ceux qui rĂȘvent de justice sociale) !
C) La République conservatrice de L-N. Bonaparte (1848-1852)
âą Une RĂ©publique prĂ©sidentielle. MalgrĂ© la sĂ©paration avec les classes populaire, la RĂ©publique continue son petit bonhomme de chemin et, en novembre 1848, les dĂ©putĂ©s adoptent une nouvelle constitution inspirĂ©e du modĂšle amĂ©ricain : une seule assemblĂ©e lĂ©gislative, un prĂ©sident Ă©lu au suffrage universel (mais non rééligible, on espĂšre que ça suffiraâŠ) et un pouvoir exĂ©cutif fort. Bref, la RĂ©publique sâinstitutionnalise et se muscle, avec lâidĂ©e que tout ira mieux avec un chef Ă la tĂȘte de lâĂtat.
âą Louis-NapolĂ©on Bonaparte prĂ©sident. En dĂ©cembre, câest lâheure de la premiĂšre Ă©lection prĂ©sidentielle de lâhistoire de France. Et câest⊠Louis-NapolĂ©on Bonaparte qui lâemporte haut la main, avec prĂšs de 75 % des voix. Petit-neveu du grand NapolĂ©on, inconnu il y a encore peu, il rĂ©ussit un incroyable coup de communication. GrĂące Ă son nom, son image dâhomme du peuple et le soutien des notables, il rallie un Ă©lectorat trĂšs large :
– les paysans fatiguĂ©s des hausses dâimpĂŽts ;
– les royalistes qui y voient un bon plan B monarchique ;
– les bourgeois sĂ©duits par sa promesse d’ordre et de prospĂ©ritĂ© ;
– mĂȘme certains ouvriers qui veulent punir les rĂ©publicains en place.
Comme quoi, avec une moustache bien taillée, tout est possible !
âą Le tournant rĂ©actionnaire. Toutefois, Ă partir de 1850, les libertĂ©s sâeffilochent Ă vue dâĆil. Le suffrage universel masculin ? RamenĂ© Ă un suffrage « bien sĂ©lectionnĂ© » oĂč seuls les Ă©lecteurs ayant trois ans de rĂ©sidence dans la mĂȘme commune peuvent voter. RĂ©sultat : 3 millions d’ouvriers rayĂ©s des listes. La libertĂ© de la presse ? Restreinte. LâĂ©cole ? Reprise en main par lâĂglise avec les lois Falloux. La RĂ©publique devient alors de plus en plus mĂ©fiante envers le peuple. Ironique, non ?
D) Le coup dâĂtat ratifiĂ© de L-N. Bonaparte (1852)
âą La dissolution de lâAssemblĂ©e nationale. Louis-NapolĂ©on Bonaparte a un problĂšme : il a Ă©tĂ© Ă©lu pour 4 ans mais il veut rester. Puisquâil ne parvient pas Ă modifier la constitution (il lui faudrait pour cela une majoritĂ© des deux tiers de lâAssemblĂ©e), il opte pour la maniĂšre forte : le 2 dĂ©cembre 1851 (pile le jour anniversaire du sacre de NapolĂ©on Ier), il prince joue la carte du coup dâĂtat. Dans la nuit, des affiches sont placardĂ©es dans tout Paris : lâAssemblĂ©e est dissoute, le suffrage universel est rĂ©tabli (celui quâon avait supprimĂ© en 1850) et et lâarmĂ©e est de la partie. Quelques barricades apparaissent mais elles sont rapidement Ă©crasĂ©es. Bilan : environ 400 morts, et une RĂ©publique qui vacille sĂ©rieusement !
âą La fin de la RĂ©publique. GrĂące Ă une propagande bien huilĂ©e, Louis-NapolĂ©on se prĂ©sente comme le sauveur de lâordre et de la stabilitĂ© (comme son oncle). Le coup dâĂtat est massivement approuvĂ© par plĂ©biscite : 92 % de « oui » en dĂ©cembre 1851. Un an plus tard, en novembre 1852, une nouvelle consultation donne le feu vert pour le retour de lâEmpire. Et voilĂ : Louis-NapolĂ©on Bonaparte devient NapolĂ©on III, empereur des Français. La Seconde RĂ©publique sâĂ©teint comme elle a vĂ©cu : dans le tumulte et sans vraiment avoir trouvĂ© son Ă©quilibre.

DATES REPĂRES
fĂ©vrier 1848 Proclamation de la RĂ©publique sur fond dâutopie sociale
avril 1848 Victoire des conservateurs aux élections législatives
juin 1848 Insurrection ouvriĂšre violemment rĂ©primĂ©e par l’armĂ©e
décembre 1848 Bonaparte est élu premier Président de la République
1851 Face Ă l’impossibilitĂ© de se reprĂ©senter, Bonaparte fait un coup d’Ătat