TENSIONS ET MUTATIONS DANS LA SOCIÉTÉ D’ORDRES (1715-1789)
Durant l’Ancien Régime, la société française est profondément marquée par un système d’Ordres rigide, hérité du Moyen Âge. Cette organisation sociale, fondée sur la distinction entre les ordres privilégiés et ceux dépourvus de privilèges, façonne la vie quotidienne, les relations sociales ainsi que les perspectives des individus. Cette société d’Ancien régime n’est cependant pas totalement immobile : elle est aussi le théâtre de tensions et de mutations constantes qui la recomposent petit à petit en même temps que le pays se développe et s’ouvre à de nouvelles idées…
problématique centrale
Quelles tensions et idées bousculent la société d’Ancien régime au 18e siècle ?
1. UNE SOCIÉTÉ RIGIDE ET INÉGALITAIRE
Comment s’organise la société d’Ancien régime au 18e siècle ?
A) Les fondements de la société d’Ancien régime
• Des sujets inégaux. Aux 17e et 18e siècles, la société française se caractérise par un découpage juridique inégalitaire, hérité de l’époque du Moyen Âge. En effet, l’égalité civile n’existe pas et les sujets disposent de plus ou moins de privilèges selon le corps ou l’ordre auxquels ils appartiennent. Chaque corps (un métier, une ville, une province…) défend ses propres privilèges.
• Une minorité privilégiée. Au sommet de la société, le clergé et la noblesse représente chacun moins de 2 % de la population et cumulent les privilèges, à commencer par l’exemption de la plupart des impôts :
– Le clergé. Premier Ordre du royaume, le clergé bénéficie de la dîme et possède environ 10 % des terres. Celui-ci est chargé d’encadrer la population sur le plan religieux mais également administratif puisque les curés tiennent les registres paroissiaux. Le clergé assure aussi de nombreuses missions sociales, comme l’enseignement et l’aide aux pauvres et aux malades. Cet ordre est toutefois divisé entre le haut clergé (évêques, abbés) qui exerce une mission d’encadrement et le bas clergé qui vit et partage les soucis du peuple.
– La noblesse. Deuxième Ordre du royaume, la noblesse fonde sa supériorité sur sa mission militaire héritée du Moyen Âge, mais cette dernière a été largement amoindrie par la monarchie absolue au 17e siècle. La noblesse se définit donc désormais par les services qu’elle rend au roi : à la Cour de Versailles pour les « Grands » ; dans l’armée pour la noblesse d’épée ; dans l’administration et la justice pour la noblesse de robe. Si la noblesse est théoriquement héréditaire (fondée sur le sang et l’honneur), certains bourgeois sont également anoblis par l’achat de certaines offices.
• Le poids de la seigneurie. Les paysans vivent toujours dans le cadre juridique de la seigneurie. Les seigneurs disposent de privilèges (le monopole de la chasse par exemple) et conservent leurs droits liés à la propriété (la plupart des terres, mais également les outils et aménagements nécessaires à l’agriculture). Si les paysans peuvent exploiter les terres eux-mêmes ou les louer à d’autres paysans, ils doivent toutefois au seigneur des droits seigneuriaux ainsi que des corvées.
B) Les paysans
• Une majorité dominée. Regroupés dans le tiers état, les paysans représentent 75 à 80 % des Français au 18e siècle. Leurs conditions de vie sont difficiles, souvent aggravées par les aléas climatiques (par exemple lorsque l’hiver est froid ou le printemps pluvieux). Ce groupe est cependant divers : les riches laboureurs exploitent des surfaces importantes et emplois des ouvriers agricoles. Toutefois, le plus grand nombre ne possède rien et ne loue que de petites parcelles. Ainsi, quand les récoltes sont mauvaises et que les prix du pain grimpent, beaucoup d’entre eux sont menacés par la famine.
• Une pression sociale forte. Les paysans subissent aussi fortement la pression fiscale, aggravées par les guerres. Ils paient la dîmes à l’Église et souvent des droits seigneuriaux. À cela s’ajoute la fiscalité royale, la taille, ainsi que d’autres impôts indirects (comme la gabelle sur le sel).
2. L’ESSOR DE LA BOURGEOISIE DANS LES VILLES
Comment l’essor de la bourgeoisie contribue-t-il à l’évolution économique, sociale et politique de la France ?
A) La société urbaine
• Le peuple des villes. Le peuple de villes, encore très minoritaire au 18e siècle, est marqué par une diversité de catégories professionnelles, chacune contribuant à la vitalité économique, sociale et culturelle des villes. On y retrouve :
– Les artisans, maîtres et compagnons des corps de métier : regroupés dans des corporations, ils exercent différents métiers tels que cordonniers, charpentiers, tailleurs, forgerons… Ce sont des travailleurs qualifiés, parfois aisés.
– Les marchands et commerçants : impliqués dans le commerce intérieur et extérieur de la ville, ils sont eux aussi regroupés dans des corporations. Ce sont des travailleurs qualifiés, souvent aisés.
– Les domestiques : ils sont très nombreux à travailler au service de nobles ou de bourgeois (en tant que gouvernants, cuisiniers, jardiniers…) et jouent un rôle d’intermédiaires en diffusant les pratiques des élites dans le peuple.
– Les journaliers : parfois issus de l’exode rural, ils constituent un groupe important de travailleurs nombreux et non qualifiés à la recherche de travail. Ils gagnent de faibles salaires et vivent le plus souvent dans la précarité.
– Les mendiants : faisant partie intégrante du paysage urbain, ils regroupent les habitants incapables de subvenir à leurs besoins, les infirmes et handicapés, les enfants abandonnés, les vagabonds…
B) L’essor de la bourgeoisie
• L’essor de la bourgeoisie urbaines. Au 18e siècle, un groupe social se développe et s’affirme au sommet du tiers état : la bourgeoisie. Elle ne fait pas partie de la noblesse mais se distingue du peuple par sa richesse et par l’exercice d’une profession non manuelle, donc plus « honorable » : avocats, notaires, médecins… Son ascension est étroitement liée à son infiltration dans les sphères de l’administration et de la justice : de nombreux bourgeois cherchent en effet à obtenir des privilèges en achetant des charges et offices publiques qui, parfois, les anoblissent. Cette ascension sociale leur permet aussi d’exercer une certaine influence dans leur ville.
• L’essor de la bourgeoisie marchande. La bourgeoisie se distingue également par son rôle central dans le commerce atlantique, et notamment dans la traite négrière qui alimente en esclaves les colonies françaises des Antilles. Celui-ci commerce triangulaire (impliquant l’échange d’esclaves et de marchandises entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques) représente en effet une source majeure de richesse pour de nombreux bourgeois qui habitent dans les grands ports de l’Atlantique (Bordeaux, Nantes…).
3. LA SOCIÉTÉ FACE AUX PHILOSOPHES DES « LUMIÈRES »
Comment les philosophes des Lumières préparent-ils les transformations politiques et sociales à venir ?
A) De nouvelles idées qui viennent bousculer la société
• Une contestation de la monarchie absolue. Dès la mort de Louis XIV, des écrivains remettent en cause la monarchie absolue. Ainsi, en 1721, Montesquieu fait paraitre les Lettres persanes mettant en scène deux Persans qui visitent la France sans cacher leur étonnement face à la toute-puissance du roi ; en 1734, dans les Lettres philosophiques, Voltaire propose comme modèle la monarchie constitutionnelle anglaise dans laquelle le roi ne détient pas tous les pouvoirs.
• Une contestation des injustices. D’autres philosophes (amis de la sagesse et de la raison) s’attaquent également aux différentes injustices dans leurs œuvres. Ainsi, en 1762, Jean-Jacques Rousseau pense par exemple que l’homme est naturellement bon et que c’est la société avec ses inégalités qui le rend méchant ; Voltaire dénonce quant à lui la condition misérable des esclaves et les privilèges de certains. La liberté et l’égalité devant la loi, ainsi que la tolérance et l’éducation, sont ainsi affirmées tandis que sont dénoncés les privilèges, l’injustice, l’ignorance et la torture.
B) La diffusion des « Lumières » dans toute l’Europe
• L’Encyclopédie. La publication en 1851 de l’Encyclopédie, énorme dictionnaire de 28 volumes dirigé par Diderot (écrivain) et d’Alembert (mathématicien), est un événement majeur dans la diffusion des idées des Lumières. Cet ouvrage monumental vise en effet à rassembler et à systématiser les connaissances de l’époque dans tous les domaines, et contribue ainsi à populariser les idées philosophiques, scientifiques et sociales des « Lumières ».
• Les salons littéraires et philosophiques. Les salons, tenus par des femmes influentes comme Madame Geoffrin, sont des lieux de rencontre où écrivains, philosophes et intellectuels se réunissaient pour discuter des idées nouvelles. Les lettres et les conversations personnelles entre les intellectuels jouent aussi un rôle crucial dans la circulation des idées et dans la formation d’une communauté intellectuelle européenne.
• Les combats philosophiques. Les philosophes ne se contentent toutefois pas d’écrire, ils se mettent aussi personnellement en cause, comme en 1761 lorsque Voltaire a défendu l’honneur d’un protestant victime du fanatisme religieux. Ainsi, puisque la science progresse et que les savants commencent à expliquer la nature sans l’aide de la religion, les pouvoirs royaux et religieux s’inquiètent et pratiquent la censure : des philosophes sont ainsi arrêtés et emprisonnés, comme Diderot accusé de propager des idées dangereuses. Ainsi, face aux censures politiques ou religieuses, certains s’exilent temporairement et impriment à l’étranger (Angleterre, Pays-Bas).
L’ESSENTIEL ❤️
⇒ La société française d’Ancien Régime est profondément marquée par des inégalités sociales et juridiques. Au sommet de cette société rigide se trouvent le clergé et la noblesse, cumulant privilèges fiscaux et statut social. Les paysans, majoritaires et souvent soumis à une pression fiscale écrasante, vivent dans le cadre juridique de la seigneurie.
⇒ En parallèle, la bourgeoisie émerge dans les villes. Celle-ci, non noble mais aisée, cherche à obtenir des privilèges en s’intégrant dans l’administration et la justice, parfois même en s’achetant des titres de noblesse. Elle joue également un rôle central dans le commerce atlantique, notamment dans le commerce triangulaire, contribuant ainsi à sa prospérité économique.
⇒ En même temps, les « Lumières » remettent en question la monarchie absolue et dénoncent les injustices sociales. Ces idées se diffusent à travers des ouvrages tels que l’Encyclopédie et des salons littéraires, mais rencontrent aussi l’opposition des pouvoirs religieux et politiques, entraînant parfois la censure des philosophes.
DATES REPÈRES
• 1715 – Mort de Louis XIV
• 1751 – Début de la rédaction et de la publication de l’Encyclopédie